On se taille une petite plume ?
À INpact Virtuel, nous avons bien d'autres talents (si vous me permettez d'utiliser ce mot) que celui de vous abreuver d'infos sur les jeux vidéo. Et d'ailleurs, le jeu vidéo est notre métier. Un loisir aussi, certes, mais surtout notre métier. Et comme tout un chacun, en dehors de notre métier, nous avons des centres d'intérêt divers et variés. L'un des miens, c'est l'écriture... Si j'ai de moins en moins de temps de m'y adonner, si je m'essaye également à divers styles et formes, cela reste toujours un plaisir que de coucher quelques mots sur le papier, une nouvelle aventure à chaque essai...
Mon cadeau, c'est une nouvelle que j'ai écrite il y a un peu plus d'un an. Elle devait, à l'origine, être publiée dans un magazine (Lanfeust Mag, si vous voulez tout savoir). Et puis elle a été refusée simplement parce qu'elle est un poil "trop sombre" et "trop violente" pour son lectorat... Alors bon, certes, c'est un cadeau de Noël un peu particulier, du fait même de cette violence et de cette ambiance lourde que j'ai essayé d'y mettre. Elle n'est pas parfaite non plus. Mais j'espère qu'elle vous plaira, tout simplement, et vous fera découvrir l'une de mes multiples autres facettes...
Bien entendu, cette nouvelle est illustrée par notre ami Pete...
Impasse Letort. 1h02.Franck se pencha sur le cadavre. La gorge avait été tout simplement arrachée. La tête ne tenait plus au corps que par quelques filaments de peau. Sur le torse, on pouvait apercevoir de puissants coups de griffes. Vu la taille et le tracé de ces griffures, l’animal devait faire dans les deux mètres et peser dans les 120kg. Il ne manquait qu’un seul membre, preuve qu’il avait été dérangé pendant son repas. Preuve également qu’il y avait eu un témoin. Aucune autre trace de corps déchiqueté, le témoin était donc en vie. Bon Dieu, de toute manière, une bestiole d’au moins deux mètres avec un bras dans la gueule, ça ne pouvait tout de même pas passer inaperçu !
Le meurtre avait eu lieu à 0h43. Il faudrait confirmer cela, bien entendu, mais le matériel de première analyse des legomedics ne se trompait que rarement.
Le jeune officier qui s’avança avait sur le visage cet air du fayot qui veut bien faire pour avoir de bonnes notes.
« - Alors lieutenant, vous avez trouvé des indices ?
- Non. C’est un suicide.
- Ah bon ? Vous croyez ?
- Mais non, crétin, vous avez vu ces marques de griffes ?
- Euh… Vous pensez que c’est quoi ? Une bête ?
- Non, un boucher en mal de viande. Vous êtes con ou quoi ? »
C’est Blandine qui vint au secours du novice.
« - Franck, un appel pour vous. Radio. Je l’ai pris dans votre voiture.
- Ok, nettoyez-moi tout ça ».
Franck se releva et partit en direction de son véhicule. Il aimait bien, Blandine. Joli brin de fille. Dommage qu’elle eût été mariée. Dommage que lui ne le fut pas.
Il y avait un deuxième cadavre.
Impasse Dupuy. 1h13.
Un autre corps. Entier, celui-ci. Enfin, presque. L’homme avait eu une jambe sectionnée et son ventre déchiré avait fini de recracher ses entrailles. En fouillant un peu, on aurait presque pu découvrir ce qu’il avait avalé pour dîner. Le meurtre avait eu lieu à 0h54. Les marques ne faisaient aucun doute : notre bestiole avait une nouvelle fois frappé. Et pourtant, elle n’avait rien bâfré. Voilà qui ébranlait la thèse du repas et donc celle du potentiel témoin : Elle ne tuait pas pour se nourrir. Deux cadavres, une jambe manquante, une bête en vadrouille… voilà une enquête qui commençait étrangement…
Franck vit Blandine arriver peu après. Le fayot était toujours sur ses talons, comme un gentil petit toutou.
« - Vous faites partie de la brigade canine maintenant ? »
Elle le regarda en souriant. Bon Dieu, il l’aurait bien ramenée chez lui ce soir. Un sourire comme ça, ça vous remuait les tripes. Et un peu plus bas, aussi.
« - Ah bon ? Vous avez un chien, mam’zelle ? »
Tous les deux regardèrent le jeune flic avec consternation.
« - Ben quoi ? J’ai dit quoi ? ».
Après un rapide tour des lieux, ils laissèrent les legomedics finir le boulot.
« - Bon, je ferai mon rapport demain. Je pars me pieuter. Si vous trouvez quelque chose de révolutionnaire, comme le type de bestiole qui a pu faire ça et où elle se trouve actuellement, réveillez-moi. Sinon, laissez-moi tranquille ».
Il s’éloigna et rejoins sa voiture. S’il voulait un jour amener Blandine dans son lit, il devrait se montrer un peu moins maussade. Sur la route, il bascula sur la radio classique. 50% de musique pourrie, 50% de pubs stupides. Mais ça valait mieux que la fréquence flic avec ses cadavres, ses effractions et ses viols.
« …le stégosaure, le nouvel animal de compagnie de la société Jurassic Park Limited ! Et pour tout achat de deux Newbo-dinos, 20% de remise ! Attention, l’offre n’est valable que jusqu’au 28 février ! Et maintenant, on continue notre saga 50 ans de tubes avec un vieux classique, J’ai besoin d’amour, chanté par Lor… ». Franck éteint la radio.
Il y a une vingtaine d’années, la fiction avait brusquement rejoint la réalité quand un groupe privé de recherches biologiques avait découvert le moyen de ramener à la vie quelques espèces de dinosaures. Il leur avait fallu ensuite moins de dix ans pour réussir à créer des modèles vivants miniatures, les Newbos-dinos, comme ils les appelaient. On trouvait désormais des brontosaures à peine plus grands qu’un caniche et des ptérodactyles en guise de canaris. Leur animosité contrôlée grâce à l’implant de puces sur leur cortex cérébral les rendait aussi doux qu’un chaton. Mon cul, oui. Franck n’avait jamais aimé ni eu confiance en ces saloperies de bestioles. Peut-être parce qu’il avait vu les premiers ratés de la firme, ou du moins le résultat de ces ratés… des corps déchiquetés à moitié dévorés, des enfants, des vieux… un paquet de vieux… Avant ils avaient des chats en pagaille pour se sentir moins seuls, aujourd’hui c’étaient des dinosaures miniatures.
Il se gara assez loin de chez lui : dans son quartier, on n’aimait pas les voitures de flics. Et de toute manière, marcher lui ferait du bien.
Les rues animées nuit et jour puaient la sueur des passants, la saleté des putes, et la friture des baraques en tôle qui essayaient de faire passer leurs mixtures infectes et synthétiques pour de la véritable et traditionnelle nourriture chinoise. Malgré l’interdiction de fumer autre part que chez soi, Franck s’alluma une cigarette. Bien mal inspiré qui oserait lui reprocher quoi que ce soit. Franck avait le blues et dans ces moments-là, il avait les poings en manque de gnons.
Contrairement à toutes les attentes littéraires ou cinématographiques, le futur n’était pas devenu tout technologique. Les objets du futur imaginés par de soi-disant visionnaires étaient bien trop lisses, bien trop propres pour fonctionner dans le monde tel qu’il avait évolué. La télévision ne s’était pas passée de télécommande, le tout vocal n’avait jamais réellement fonctionné. Idem pour les robots. On n’avait jamais pu leur implanter une intelligence suffisante. La machine n’avait pas supplanté l’homme et il était peu probable qu’elle y parvienne un jour. La révolution, tant en matière de culture au sens mode de vie, que de sciences ou d’industrie était venue de la génétique. Doper un cerveau animal, voilà ce que le futur avait trouvé de plus brillant pour blouser toutes les prévisions et prendre un chemin non encore exploré.
Un chien pouvait désormais faire vos courses si vous le dotiez des capacités nécessaires (et bien entendu lui programmiez une liste de produits à collecter).
Les Newbos-dinos n’avaient pas encore le droit de se promener seuls ou de se voir assigner des tâches complexes demandant une certaine autonomie, mais Franck était persuadé que c’était l’affaire de quelques années avant que l’on voit un brontosaure aller chercher des fleurs. Pourvu seulement qu’il ne les bouffe pas en chemin.
Rue Tagore. 1h46.
Comme d’habitude, une fois la porte fermée, il se dirigea directement vers la vieille malle où il rangeait ses bouteilles. Il ne se mettait à l’aise qu’après avoir avalé une ou deux gorgées de whisky. Un flic seul dopé au whisky, ça sentait le cliché à plein nez. Et encore, il n’avait jamais été marié. Un flic seul, divorcé, dopé au whisky… là il aurait carrément pu demander des droits d’auteur à la moitié des films d’action hollywoodiens ! Mais non. Il n’avait jamais rencontré une femme avec qui il aurait envie de partager son quotidien pourri. Et ça tombait plutôt bien d’ailleurs, puisqu’aucune femme lui avait jamais proposé. Il préférait la compagnie des filles faciles. On les payait, on les sautait, on rentrait chez soi. Simple, tranquille et pas de prise de tête pour savoir qui des deux devait se lever la nuit pour aller torcher le petit dernier.
Franck se posta devant son ordinateur et se connecta au réseau national de la Police. Il ne lui fallut pas plus de quelques instants pour trouver ce qu’il cherchait : les deux cadavres du jour avaient un point commun. Enfin… un point commun autre que celui d’avoir été bouffés par une bestiole… Tous deux étaient ou avaient été employés par la même société.
François Grumiaux, 68 ans, directeur du restaurant d’entreprise de la Jurassic Park Limited. Et Guillaumes Judes, 56 ans, commercial au département Processeurs.
Seulement, voilà, ça ne collait pas…
Premièrement, les newbos-dinos étaient tous choisis dans des espèces plus ou moins pacifiques. Les plus agressives comme les T-Rex ou Velociraptors étaient strictement interdits et non exploités par Jurassic Park Limited. Du moins, officiellement. Mais même s’il en existait des modèles, ils devaient être tellement sécurisés que Franck voyait mal l’un d’eux se promener dans les rues de Paris en liberté.
Deuxièmement, les newbos-dinos ne dépassaient pas un mètre de haut.
Troisièmement, l’idée même d’un dino géant cherchant à se venger de ses créateurs était totalement farfelue. Surtout qu’un cuisinier, ça ne crée pas grand-chose comme bestiole… même s’il s’était fait une omelette d’œufs de T-Rex, Franck voyait mal un dino jouer les justiciers sauvages.
Franck cliqua sur l’option magique : Recoupement des indices. Avec l’abolition de la loi sur les libertés informatiques, les forces de police avaient pu copier, recouper puis compléter les fichiers clients des supermarchés et banques. N’importe quel flic pouvait désormais avoir accès à la vie détaillée de n’importe quel citoyen. En quelques clics seulement, il pouvait trouver la marque de café que buvait une personne, la fréquence des achats et donc en déduire le nombre qu’il avalait en une journée. Ou mieux, le nombre de feuilles de papier cul utilisées. Franck eut accès à une liste de points communs entre les deux victimes. Habituellement, il se méfiait de ce genre d’avancée technologique prompte à vous lancer tout droit sur une fausse piste. Franck avait toujours marché à l’instinct. Il connaissait, pour les avoir déjà explorées, les noirceurs de l’âme humaine. Il suffisait en général de s’y replonger pour trouver des solutions. Seulement cette affaire n’avait ni queue ni tête et il espérait bien que, pour une fois, la technologie viendrait à son secours.
Les deux victimes n’avaient pourtant pas grand-chose en commun. Ils fréquentaient le centre commercial du Louvre, utilisaient le même after-shave, le même déodorant pour les toilettes, fumaient la même marque de cigarette, avaient acheté douze films identiques ces six dernières années et semblaient préférer les caleçons aux slips… des détails insignifiant qui s’étalaient sur seulement trois pages. Pourtant, un de ces recoupements était digne d’intérêt : ils avaient un ami commun. Christophe Arnaud. Franck sortit également son dossier et effectua un nouveau recoupement pour les trois. Deux pages d’us et coutumes communes. Une de moins, c’était déjà ça…
Il se brancha ensuite sur le réseau parisien de télésurveillance. Comme il s’y attendait, ça ne donna rien. Il vit les deux hommes pénétrer dans les impasses, mais rien n’en sortit avant la découverte des corps, l’un par une vieille dame, l’autre par un voisin, ni avant l’arrivée des forces de Police.
Notre Dino avait soit des ailes, soit pouvait grimper aux murs. Ou plus probable, c’était tout sauf un Dino.
Franck se servit un autre verre de Scotch, mit le Blue-Disc d’une ancienne musique de film, Le Dernier des Mohicans, éteint la lumière et ferma les yeux. Cette ambiance le reposait, certes, mais était surtout nécessaire pour sa concentration. Il revit les images. Il revit les corps. Il revit les plaies. Il revit le sang. Il revit la rue. Il revit la pluie. Il revit le bitume. Il ouvrit les yeux. Les égouts.
Les caméras de surveillance n’avaient rien enregistré que les victimes entrant dans les ruelles. Le meurtrier était forcément passé par les égouts. Il aurait dû y penser avant !
Franck ralluma la lumière et se reconnecta sur son ordinateur. Depuis une dizaine d’années, les plaques d’égout étaient scellées électroniquement et étaient sous surveillance informatique. Si l’une d’entre elles avait été descellée, il trouverait rapidement laquelle. Moins d’une minute plus tard, il avait sous les yeux le plan des égouts de Paris, avec l’emplacement exact de chaque plaque. Il plongea sur l’impasse Letort. La plaque était indiquée en rouge, preuve que le scellé avait été rompu. Il plongea sur l’impasse Dupuy. Même résultat.
Il allait devoir descendre. Franck se leva, enfila son holster et y remit son arme énergétique. Il mit sa mini torche dans sa poche et y glissa également son comlink. Le comlink était une sorte de mini-ordinateur doté, entre autres, de cartes de la surface et du sous-sol, ultra précis et capable de vous donner votre position exacte quelque soit votre profondeur sous terre. Le matériel approprié pour un spéléologue et que tout bon flic se devait d’acquérir, à ses frais bien entendu. Il jeta un coup d’œil sur son horloge. 2h28. Il enfilait sa deuxième chaussure lorsqu’une pensée traversa son esprit.
Si le tueur avait émergé des ruelles par les égouts, il devait bien y être entré quelque part. En se maudissant de ne pas en avoir eu l’idée plus tôt, Franck se rassit devant son écran. Il parcourut le plan et releva les scellés manquants. Douze étaient rompus à cet instant et étaient en instance de reprogrammions (ce qui voulait dire, soit dit en passant, qu’il faudrait un mois au moins pour envoyer des employés sur place faire le boulot…). Il élimina la plaque en travaux officiels située en face du commissariat du XIIe. Il se risqua à éliminer les deux situées en plein cœur du quartier chinois. Les rues y étaient jour et nuit bondées : un rat n’aurait pu s’y faufiler sans être vu par une centaine de badauds. Qui l’aurait sans doute bouffé, d’ailleurs.
2h31. Il se prit la tête entre les mains.
« - Cherche, Franck, cherche et trouve… »
Restaient neuf plaques d’égouts, donc sept en enlevant les deux situées dans les rues des meurtres. Une idée lui vint alors… Christophe Arnaud… 3 allée Georges Rouault, Paris XXe. Les plaques d’égout… l’une d’entre elles était descellée.
Moins de dix minutes après, il démarrait sa voiture, haletant après une course effrénée, et dans un bruit de sirène assourdissant il semait la terreur parmi les autres automobilistes.
Allée Rouault. 2h49.
Franck frappa violemment contre la porte. Il s’apprêtait à l’enfoncer quand elle s’ouvrit. Un homme d’une soixantaine d’années, les yeux embrumés par le sommeil, apparut sur le palier.
« - M’sieur Arnaud ? Police.
- A c’t’heure-ci ?
- Deux hommes viennent d’être retrouvés morts. Tout nous laisse supposer que vous êtes le prochain sur la liste. »
Assis sur le divan, il racontait encore les scènes de meurtres lorsque Blandine arriva.
« - J’espère que tu as une bonne raison pour m’empêcher d’aller retrouver mon lit… »
Elle venait tout juste d’arriver chez elle lorsque l’appel radio avait retenti. Franck, à bout de souffle, lui avait demandé de le rejoindre ici sans plus d’explication.
« - J’en aurais des dizaines si on prenait le temps d’en discuter, mais là, en l’occurrence, je pense que Monsieur est le prochain sur la liste. » Il se retourna vers le vieil homme. « Maintenant, vous allez nous dire ce que vous avez à voir avec Guillaume Judes et François Grumiaux et qui pourrait vous en vouloir au point de vous transformer tous les trois en tartare. »
L’homme semblait abattu. Il se dirigea vers un petit meuble en bois.
« - Permettez que je me serve un verre… je ne vous en propose pas, vous êtes en service, non ?
- Proposez quand même. »
Blandine était assise à ses côtés. Il sentait la chaleur de sa cuisse contre la sienne. Il entendait sa respiration remonter puis redescendre lentement sa poitrine. Il avait du mal à se concentrer.
C’est elle qui mena l’interrogatoire :
« - Et vous ne vous rencontriez tous trois qu’à la cantine ?
- Oui bien sûr… Je voyais de temps en temps l’un et l’autre chez eux ou ici, mais il n’y a qu’à la cantine que l’on était tous trois réunis. On discutait tennis, informatique, on chambrait la petite de la compta, on critiquait les films passés la veille, on partageait chaque jour une bouteille au déjeuner... »
Blandine souleva le lièvre.
« - Quelle petite de la compta ?
- Oh, un joli brin de fille. Pas si petite que ça, d’ailleurs, plutôt grande, même, dans les 1m90, athlétique et pas mal foutue, sauf votre respect, madame, on en aurait bien fait notre quatre-heures.
- Son nom ?
- J’en sais foutre rien. Vous savez, on la chambrait comme ça, mais on allait pas plus loin, hein…
- À la compta, vous dites ?
- Oui… vous croyez que… ?
- On ne croit rien, Monsieur Arnaud, on veut savoir, c’est tout. Et toute piste est bonne à explorer. »
Franck avait déjà lancé une recherche sur son comlink. Il ne lui fallut pas longtemps pour sortir une liste d’une vingtaine de noms. Il élimina les plus de 50 ans et montra l’appareil à l’homme.
« - Je vais vous faire défiler les photos de chacune. Il y en a une quinzaine. Dîtes moi lorsque vous la reconnaîtrez. »
La septième fut la bonne.
« - Malika Weck, fille de Jean-Bernard et de Sandra. 1m92, 29 ans, vit seule. Domicile : 13 rue Alibert, Paris Xème. Aime la peinture, pratique la gym acrobatique, bois trop de café, écoute de la transworld… Attends… je crois bien que… sa sœur a été retrouvée morte après viol il y a huit mois. Elle sort à peine de dépression. A mon avis, on tient notre bestiole. »
En moins de deux minutes, il avait demandé à une patrouille d’aller à son domicile et leur avait fourni une commission rogatoire électronique. Le comlink, le meilleur ami du flic…
« - Permettez que je repeigne vos toilettes ?
- Oui, c’est au fond du couloir… »
En s’y dirigeant, il entendit le vieil homme tenter de se justifier…
« - Mais… on ne tue pas pour quelques blagues graveleuses… on n’a rien fait de mal…
- Vous savez, de nos jours, la connerie tue plus que les guerres, Monsieur Arnaud… »
Il avait à peine fermé le verrou derrière lui quand Franck entendit la porte d’entrée exploser. Il rouvrit et se précipita dans le salon arme à la main. Il fut cueilli net par une lourde chaise. Il sentit sa tête exploser et le noir envahir ses yeux.
« - Encore heureux que je n’aie pas eu le temps de me déboutonner, j’aurais eu l’air con… » furent ses dernières pensées.
Allée Rouault. 3h12.
Lorsqu’il revint à lui, Franck vit le corps de Christophe Arnaud affalé contre une armoire, son ventre ouvert vomissant ses organes sur la moquette synthétique. Une gerbe de sang avait atteint le plafond et gouttait dans une pluie macabre.
« - Blandine ! »
Le corps de Blandine était à moitié sous le canapé renversé. Il s’y précipita. Elle respirait encore. Elle avait une méchante entaille sur le bras, mais elle s’en sortirait. Franck poussa un ouf de soulagement. Il activa sa balise de détresse. Chaque flic se devait d’en avoir une. Une fois activée, les secours arrivaient dans les cinq minutes. Il l’embrassa doucement sur le front. Au moment où il repartait, il sentit une main l’agripper.
« - T’en as mis du temps… »
Elle souriait avec difficulté.
« - C’est l’âge... Sans doute la prostate… et puis il n’y avait plus de papier…
- Non… T’en as mis du temps pour m’embrasser… »
Il sourit.
« - Les secours arrivent. Je vais jouer les rats d’égout. »
Son nez le lançait fortement. Il devait être cassé. Sur l’instant, il fut tenté de les attendre, ces secours, et de rester bien au chaud tranquille pour parler avec elle de cette histoire de baiser.
Lorsqu’il franchit le seuil de l’immeuble et se dirigea vers la plaque d’égout, Franck fit le vide dans sa tête et se concentra sur la chasse qui commençait.
Il ouvrit son comlink et programma le chemin souterrain qu’il lui faudrait emprunter. Elle devait sans doute rentrer chez elle. C’était un risque à prendre et de toute manière il n’avait pas d’autre piste. La plaque était toujours ouverte. La tueuse dans sa fuite n’avait pas pris le temps d’effacer les traces de son passage. Il alluma sa mini torche et en balaya l’intérieur. Puis il plongea dans les ténèbres.
Sous la rue d’Aix. 3h35
Il la rattrapa avant qu’elle ne fût sortie des égouts. Elle apparut, caparaçonnée d’une armure épaisse. Le poids de ses protections avait ralenti sa course. Trois lames acérées étaient attachées à chacune de ses mains.
« - Malika ! »
Son cri résonna dans les égouts. Elle s’arrêta net puis se retourna. Elle avait sur la tête un masque hideux. On aurait dit le cri de Munch sur un Terminator. Elle était couverte de sang.
Après quelques secondes d’attente, elle retira son masque. Une belle brune que, même si elle s’était bardée de plaques de métal et autres protections, on devinait taillée pour l’amour. Et c’était justement là le problème.
« - Alors, vous savez… vous avez compris… de toute manière, vous arrivez trop tard. Tout est fini maintenant.
- Oui, je sais…
- À la cantine, toujours des réflexions graveleuses, des propositions malhonnêtes. C’étaient des porcs. Le même genre qui a violé ma petite sœur. J’ai fait une dépression et j’ai bêtement cru que ces deux mois d’absence les feraient choisir une autre cible. J’avais tort. À mon retour, ils ont repris de plus belle.
- Et le fait d’être de sales cons portés sur la chose était suffisant pour mériter de mourir ?
- Ils ont tué ma petite sœur.
- Pas eux, Malika. Pas eux. Les meurtriers de votre sœur ont été jugés et condamnés. Ils sont toujours en détention.
- Ils étaient pareils. Il fallait qu’ils payent. Ils doivent tous payer. »
Elle remit son masque.
Franck n’y croyait plus quand il lâcha :
- Ça peut finir autrement. Tu nous as épargnés, laisse-moi te rendre la pareille… »
Elle le chargea. Il dégaina et pressa sur la détente. Elle ne cilla même pas. Il tira encore. Sans plus de résultat. Lorsqu’elle fondit sur lui, il eut le réflexe de se jeter sur le côté. Il sentit ses côtes se déchirer sous l’impact des griffes et, sans lâcher son arme, s’effondra dans la boue. Enfin, il espérait que ce fut de la boue. Mais vu l’odeur, il en doutait.
Machinalement, son pouce augmenta la puissance de l’arme. Il se releva juste à temps pour la voir sauter de nouveau sur lui. Il fit feu.
Elle reçut le coup en plein estomac et tomba à genoux.
Franck en profita pour se relever et s’éloigner. Il sentait le sang couler le long de son côté. La plaie n’était pas profonde, mais elle était douloureuse.
Le temps qu’il arrive à l’autre bout du boyau, elle s’était relevée et semblait prête à le charger. Il devait gagner du temps pour reprendre son souffle.
« - Et pourquoi un bras ?
- Pardon ?
- Le cadavre, impasse Letort. Il manquait un bras.
- Une erreur de débutante. Le masque était mal attaché, je l’ai perdu au premier assaut. Il m’a agrippé les cheveux. J’ai eu peur des résidus sous les ongles. Je ne pouvais pas lui laisser le bras qui aurait eu la preuve de ma culpabilité. Je l’ai jeté dans les égouts. »
Trois coups et elle n’avait pas même une égratignure. Ses protections ne laissaient rien passer. S’il ne tentait pas le tout pour le tout, Franck risquait de ne plus jamais pouvoir rien tenter… Du pouce, il régla la puissance au maximum. Il n’aurait droit qu’à un seul tir. Après ça, son arme serait complètement déchargée. S’il touchait, il fallait espérer que le tir traverse l’armure. S’il ratait, ma foi… il n’y avait plus qu’à prier pour qu’elle lui laisse suffisamment de morceaux pour que les légomedics le reconnaissent sans avoir recours au test ADN.
Elle chargea une nouvelle fois. Franck attendit. Elle était à vingt mètres. Franck pointa son arme. Elle était à dix mètres Franck retint sa respiration. Elle était à six mètres. Franck visa le cœur. Elle était à deux mètres. Franck pressa la détente.
L’armure tint bon.
Franck regarda le corps affalé contre la paroi. Sa position faisait penser à une marionnette démantibulée. C’est la première fois qu’il tentait un tir aussi puissant sur un être humain.
L’armure avait bel et bien encaissé le choc. Pas le corps. Sous la violence du coup, elle avait été projetée à plus de trente mètres et s’était écrasée contre un mur. Le cœur avait dû exploser dès l’impact. Les articulations avaient lâché. La cage thoracique avait dû se tordre comme du fer blanc puis se briser comme du bois mort. En cet instant, Franck plaint réellement les légomedics. Ça ne devait pas être très joli à voir, là-dedans. Il se releva dans un gémissement de douleur et posa la main sur son côté. Il aurait bien eu besoin de quelques jours de repos pour se remettre. Mais cette ville ne lui accorderait pas. La clinique privée réservée aux forces de Police allait encore faire des miracles et il serait frais et dispo dès le lendemain.
L’affaire était classée.
Il fallait oublier et passer à autre chose.
Mais Franck n’oublierait pas.
Il n’oubliait jamais rien.
3h46.
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